"il n’est pas question de livrer le monde aux assassins d’aube" (Aimé Césaire)

"il n’est pas question de livrer le monde aux assassins d’aube" (Aimé Césaire)

mardi 5 mars 2019


Salle obscure et souillure de l’écran : À quoi rime ce cinéma ?

TDR

« Il m'a agressé avec un tesson de bouteille. Il m'a déchiré le visage », raconte l’actrice Azata Soro. Il, c’est le cinéaste burkinabé Tahirou Tasséré Ouédraogo. Cette agression barbare a eu lieu le samedi 30 septembre 2017, sur le plateau de la série « Le Trône » où Azata Soro travaillait comme deuxième assistante. Tant de réalisateurs se prennent pour des rois et se croient tout permis, le temps d’un tournage. Temps éphémère, pouvoir dérisoire, élus en carton-pâte. Beaucoup de cinéastes africains ont dénoncé la tyrannie que perpétuent certaines traditions, le joug qui pèse sur les femmes, la dictature qui sévit sur le continent. Quelle valeur peut avoir leurs discours si leurs actes révèlent immoralité et manque d’éthique ? Un homme qui respecte la femme, c’est juste un homme qui se respecte. Avant de maîtriser la technique cinématographique, ne doit-on pas d’abord apprendre à bien tenir les cordons de son cache-sexe, avoir de la tenue, se maîtriser ? Azata Soro porte sur son visage une cicatrice. A cause d’un agresseur sexuel, combien de femmes qui ont travaillé dans le cinéma portent l’invisible balafre qui leur gâche la vie ?   

Le septième art a de la noblesse. Sa traîne ne devrait pas être lacérée par la bête qui sévit dans les lieux de tournage. Les actrices africaines ont de la noblesse. Leur corps ne devrait pas servir de gibier à la bête qui lance « action ! » Éclairer les femmes d’une belle lumière et tenter de les violer dans l’ombre, à quoi rime ce cinéma ? Faire des films engagés où sont dénoncés l’excision, la prévarication, la corruption, le mariage forcé, etc., alors même qu’on se comporte comme un satyre avec des actrices sur qui on exerce un ignoble chantage, à quoi rime ce cinéma ? Exposer sur grand écran des thèses sur les droits de l’homme, les droits des femmes, les droits des peuples et je ne sais quel droit encore, alors même qu’on s’octroie un droit de cuissage sur les actrices, à quoi rime ce cinéma ? Défendre l’honneur sur l’écran alors même qu’on déshonore des femmes, à quoi rime ce cinéma ? Faire de longs travellings révélant l’aube qui se lève sur l’Afrique alors même qu’on ensevelit le sourire juvénile des actrices noires, à quoi rime ce cinéma ?

La beauté du septième art a aussi pour nom sincérité, honnêteté, courage. La salle obscure ne doit pas laisser sous son tapis la saleté des prédateurs sexuels qui font leur cinéma en toute impunité. Jusqu’à quand va-t-on permettre que l’écran blanc, où la poussière d’or des films est projetée, être jauni par la giclure de plaisirs volés ? Va-t-on laisser des auréoles de lubricité fausser la beauté d’images créées par des artistes dignes de ce nom ? Avec la vérité qui finit par percer, arrive l’heure de la réparation et de la rectification.  

samedi 21 avril 2018

Coup de cœur d’une tisserande pour une Effilochée


T.D.R.

Le tisserand est un de mes symboles favoris. N’est-ce d’ailleurs pas une image universelle qu’on trouve au cœur de moult mythes ? Au fil des ans, c’est avec bonheur que j’ai appris à me faire tisserande. L’utopie que je défends se fait tissu chamarré d’accords fraternels. Jusqu’à ma rencontre avec Azama Effilochée, aucun doute n’avait fait trembler le piédestal sur lequel j’avais placé mon symbole chéri. Cette artiste, à la technique inédite, a éfaufilé ma représentation du tissu et du tisserand. Son œuvre m’a décoiffée, émerveillée. C’est une belle philosophie qui habite ses sculptures et tableaux.

Azama Effiloche allège le tissu et en fait un dessin traversé par la lumière. Dans la matière opaque, elle opère des percées, crée des lucarnes, introduit de la transparence. Ne garder que le beau et lâcher tout le reste, telle est la philosophie de cette Congolaise qui a connu l’horreur dans le Zaïre de Mobutu. Aujourd’hui, elle croque la vie à pleines dents. Sa méthode de survivance, elle en a fait un art de vivre qui résonne dans ses œuvres. Avec ses fils noirs détramés, qu’elle colle sur des supports blancs, elle entre dans le jeu de la vie, déjouant les ombres et exaltant la lumière. Intelligence, sensibilité, habilité et beauté se dégagent de ses tableaux traversés par des silhouettes effilochées mais non dépourvues de force.

T.D.R.
Alors que je lui confiais à quel point sa création me désarçonnait, elle me dit : 
« Toi et moi, tisserande et Effilochée, on se complètent ».      
 


lundi 2 avril 2018

Arnaud, cette noblesse dont Beltrame est le nom


T.D.R.

Il est des visages marécages ténébreux où le regard n’a guère envie de s’aventurer. La face d’Arnaud Beltrame fait partie de ces visages océans, remplis de clarté, ces visages dans lesquels on désire plonger. Ce visage n’est pas le fruit du hasard, c’est le visage d’un homme doté d’une belle âme, une âme qu’il travaillait à polir et à faire grandir. Avant que la République ne lui ait tressé des lauriers, lui exerçait son métier d’homme. Ce gendarme était un noble tisserand qui a fait de son existence une belle trame recueillant, au fil des jours, l’or d’un autre temps. Comme il est, ainsi il a fait les choses, en cohérence avec ses engagements, en cohérence avec sa foi, en cohérence avec sa volonté, en cohérence avec son idéal.

Tombé pour sauver un prochain, le voilà à jamais relevé, à jamais élevé. De la trempe de ceux qui ont suffisamment de force et de sagesse pour faire de la beauté une arme, Arnaud Beltrame a, dans la chair des ténèbres, creusé la tranchée de lumière permettant aux âmes perdues de s’abreuver d’un feu qui ne brûle pas. Devant le cortège qui accompagnait son corps, le bourdon de Notre-Dame a fait sonner le glas et les anonymes, touchés au plus profond de leur être, ont applaudi en chœur.

Le chevalier avait quarante-quatre ans, un âge en forme de huit, symbole du Verbe et de la vie nouvelle, de la totalité et de la guérison de l’humanité. Que violons et balafons s’accordent pour accompagner le voyage que cet homme de paix a entamé vers la Grande Unité, que les étoiles les plus radieuses étendent à l’infini sa belle trame. Arnaud, bon retour vers ta véritable Patrie ! 


Le violeur, cette pauvre victime qui a manqué de protection


Sur la chaîne sénégalaise TFM, un professeur de philosophie, tout en dénonçant le viol, disait « couper la poire en deux » : Si le violeur est fautif, l’est aussi celle qui a provoqué l’acte de l’agresseur sur qui elle a exercé une violence à travers une tenue ne voilant pas ses charmes. Ce discours a provoqué un tollé et une plainte a été déposée contre le professeur en question. Ce dernier a peut-être manqué de chance car il n’est pas le premier à tenir ce type de raisonnement et à soutenir ouvertement ce genre de propos.

Il y a de cela quelques années, un célèbre journaliste sénégalais, polygame, fut arrêté et emprisonné pour viol. J’avais alors entendu des femmes critiquer la victime, arguant qu’elle n’était pas censée se trouver seul avec le violeur, que le corps de la femme est par essence tentateur, etc.

Jusqu’à quand va-t-on mépriser les hommes en les considérant comme des bêtes incapables de se retenir ? Pour protéger ces pauvres hommes du désir qui pourrait leur faire commettre l’irréparable, jusqu’où va-t-on couvrir le corps de la femme ?

Cette vidéo de la campagne américaine contre les agressions sexuelles illustre parfaitement l’absurdité des arguments de ceux qui partagent « la poire en deux », faisant de l’agresseur une victime et de la victime une vicieuse prise dans son propre jeu.



dimanche 1 avril 2018


Marielle Franco : L’impossible assassinat de la beauté

T.D.R.

Orage sur Rio, Marielle Franco a été tuée par balles. 
Cette femme persévérante, issue de quartiers rongés par la pauvreté et minés par la violence, s’était servi de son intelligence pour décrocher des diplômes, gravir les échelons et défendre ses idées.

Orage sur Rio, Marielle Franco a été tuée par balles.
Ce cœur vaillant luttait pour briser les chaînes qui entravent la liberté de différentes minorités.

Orage sur Rio, Marielle Franco a été tuée par balles.
Cette dame au port altier dénonçait les agressions sexuelles sur les femmes, pointant des chiffres en hausse dans son pays.

Orage sur Rio, Marielle Franco a été tuée par balles.
Cette mère alertait sur le déchaînement de la force brute des mafieux en tenue dans les favelas.

Orage sur Rio, Marielle Franco a été tuée par balles.  
Cette élue charismatique élevait la voix pour freiner la spirale de la haine et faire reculer le Mal.

Orage sur Rio, Marielle Franco a été tuée par balles. 
Cette combattante de la dignité humaine s’est donnée corps et âme pour plus de justice.

Orage sur Rio, Marielle Franco a été tuée par balles. 
C’est la Beauté qui reste à jamais gravée dans le ciel du Brésil et plus loin encore…

jeudi 28 septembre 2017

What a shame !


DR


C’est à croire qu’il y a des périodes de l’histoire où les hommes, trop lourds de haine pour penser, ont besoin d’un histrion tragi-comique pour mener la danse macabre consistant à marcher sur les autres, humilier les autres, assassiner les autres. Et comme il faut danser encore et encore, l’autre n’a jamais fini d’être réinventé afin que le sang coule encore et encore et que l’âme se dissolve dans l’ivresse d’une contredanse sans nom.   

Préoccupée par le taux d’obésité chez les Américains, Michelle Obama avait fait de ce fléau son combat. Quand elle se déplace, Melania Trump s’inquiète de ne pas trouver dans les WC. un certain parfum d’ambiance, ainsi que du papier toilette triple épaisseur. S’appuyant sur le savoir, Barack Obama s’était fait Tisserand qui, glissant dans la pensée complexe, avait à cœur de recoudre le tissu social de son pays. Quand il est arrivé, le nouveau chef d’État Donald Trump s’est fait briseur de rêves, démolisseur de ce qui a été construit, saccageur de la cohésion sociale. L’intellectuel artiste a été remplacé par un riche bâté. Ne fallait-il pas faire payer le fait d’avoir conduit un Noir à la Maison Blanche ? Faire payer en tirant sur les Noirs pour un oui ou pour un non et même pour ni oui ni non. Faire payer en apportant du sang neuf au Ku Klux Klan, laissant les suprémacistes blancs pousser du poil de la bête. Faire payer en banalisant le crime et en insultant les sportifs, les artistes et les citoyens qui dénoncent les crimes sur les Noirs. Le chef d’État qui « tweete plus vite que son ombre » n’a pas peur d’user de gros mots, pas peur de se salir la bouche, pas peur de ne pas être fin. Il sait que plus c’est gros, mieux ça passe, il sait qu’il a été élu pour faire payer l’élection d’Obama.  

L’Amérique qui s’acharne sur l’œuvre et le souvenir d’Obama révèle à la face du monde le visage d’un César sans discernement, la dislocation d’un pays devenu ce que Sony Labou Tansi appelle L’État honteux.


vendredi 27 janvier 2017

À la recherche du pigment perdu…


Copyright Paroles Tissées Editions

Avec ou sans le sou, les hommes de mon pays conservent leur peau noire
Dès qu’elles ont un peu de sous, les femmes de mon pays changent de peau
Qu’est-ce donc ce peuple d’hommes couleur d’ébène et de femmes blanchies
Sénégal où le sexe se décline en noir et blanc et où l’argent évacue la mélanine
Damas réclame ses poupées noires, moi je désire le retour de mes sœurs noires

mercredi 14 décembre 2016

samedi 10 septembre 2016

La colonisation : Ce beau partage de culture, ce fumet-là que vous trouvez plaisant


    

Jusqu’à quand vont-ils continuer à chanter « au temps béni des colonies » ?


Colonisation = Partage de culture, dit Fillon.
Colonisation = chosification, écrivait Césaire.

L’auteur martiniquais savait qu’ils allaient se jeter de la poudre aux yeux et aimer leur mensonge plus que la vérité. Il avait anticipé sur le fait qu’ils allaient tenter de falsifier l’histoire, truquer le « récit national ». 

Les paroles de Fillon étaient d’autant plus indécentes, qu’elles furent prononcées dans une commune marquée par les innombrables réalisations de Raphaël Élizé, ce maire métis mort pour la France. À cause de son histoire avec ce maire d'origine martiniquaise qui l’a honoré à travers ses actes de bâtisseur, son comportement de résistant et ses idées humanistes, Sablé-sur-Sarthe aurait pu être le foyer d'une France métisse qui, sans nier les pages sombres de l’histoire de France, transcenderait l’innommable, fendrait le ciel des idées fixes et 
déchirerait le voile des obsessions malsaines pour tracer la voie d’un avenir lumineux. 

Triste de voir cette fausse gloire qui masque le soleil. Finalement, rien de nouveau sous le soleil. Ça fait un moment que l’arrogance s’est faite veau d’or léché en plein soleil. Ferrat ne chantait-il pas :


Votre cause déjà sentait la pourriture

Et c'est ce fumet-là que vous trouvez plaisant
Ah monsieur d'Ormesson
Vous osez déclarer
Qu'un air de liberté
Flottait sur Saigon


mardi 30 août 2016

Dévoilé par le burkini, l’esprit en burqa se ridiculise


Copyright Paroles Tissées Editions

Dans mon boubou ou dans mon maillot, je suis le même corps
À moi le vent, à moi la lumière, le dialogue inventé avec la mer

En tenue de plongée ou en burkini, en robe de nonne ou en bikini
Qu’elle saute dans l’eau, joue avec le vent, respire et vive, la nana !

En djellaba ou kimono, sari ou jupe, pagne ou robe, pantalon et corset
Visage dévoilé, voix déployée, que toujours elle chante Liberté, la nana !


samedi 11 juin 2016

Mariama Samba Baldé contre le diktat des apparences

Une interview du magasine Actu'elle


Le célibat, pour une femme, est compliqué à vivre dans toutes les sociétés. Qu’est-ce qui est différent d’ailleurs au Sénégal ?
Les femmes célibataires peuvent certes avoir droit ailleurs à certaines remarques, mais au Sénégal, en plus, il y a le poids de la tradition, de la religion. En France par exemple, la sexualité n’est pas forcément tributaire du fait d’être mariée ou pas. Au Sénégal, on est censée être mariée et ce qui se fait « officieusement » est un poids. On soigne les apparences. Ce poids devient une source de souffrance et j’ai le sentiment qu’on sacrifie beaucoup de choses pour sauver les apparences. Même si on est mal dans son ménage, on ne va pas forcément divorcer, parce qu’il vaut mieux être mal accompagnée qu’être une femme célibataire. Je pense que cela change quand même. Les femmes, devenant plus autonomes, assument de plus en plus leur statut de femme divorcée, célibataire. N’empêche qu’il y a un vrai poids dans le regard des gens, qu’il faut supporter. Ce qui m’a motivée à faire ce film, c’est une souffrance que j’ai trouvée absurde. La vie étant en elle-même assez dure, pourquoi susciter un mal-être chez les femmes, pour quelque chose qui ne dépend pas d’elles, trouver l’homme de sa vie ?

L’inquiétude de l’entourage envers les femmes célibataires est bienveillante, ce n’est pas facile d’être seule…
Je ne dis pas que c’est malveillant. Cependant, en voulant trop faire le bonheur des autres, on peut finir par leur nuire. Ce qui me dérange, c’est qu’on va plus mettre l’accent sur l’absence de mari que sur le mérite de la femme. Dans Qui suis-je sans mari, j’ai vraiment ciblé les femmes célibataires qui travaillent et se prennent en charge. Elles s’assument pleinement et pourtant on ne va pas suffisamment valoriser le fait qu’elles aient fait des efforts à l’école, qu’elles aient obtenu des diplômes, qu’elles aient réussi à s’insérer dans le marché du travail et qu’elles fassent de bonnes et belles choses pour la société. Se marier, ou pas, est une question très personnelle. Il faut trouver la bonne personne. C’est comme si la question du bonheur, du bien-être de la femme, était un peu mise de côté au profit de l’apparence, au prix d’une urgence à rassurer la société et à honorer sa famille. Est-ce qu’on se marie pour faire plaisir à sa famille, pour rassurer la société, ou pour être une femme épanouie ? Il y a des femmes qui se marient juste parce qu’ayant atteint un certain âge, il devient inconcevable qu’elles ne soient pas casées. Même si au départ elles souhaitent un mariage monogame, elles acceptent l’idée d’être deuxième ou troisième femme. Que fait-on alors de la question du bonheur ?

Les hommes aiment avoir une femme qu’ils peuvent contrôler, avoir une emprise sur elle. Une femme célibataire qui gagne sa vie ne leur fait-elle pas un peu peur ?
Sur le plan traditionnel et suivant comment on interprète la religion, l’homme est censé être le chef de famille. En wolof, il y a des expressions qui signifient bien que c’est l’homme qui est détenteur de la voix. Cette conception du ménage, où c’est la voix masculine qui prédomine, personnellement, je la ressens comme une vision tyrannique des choses. La base de la dictature, c’est la voix prédominante, la pensée unique, le parti unique. Le foyer ne doit-il pas plutôt être un lieu d’échanges, d’écoute, de bien-être et de créativité ? Un lieu où on invente ensemble, et non un lieu figé dans des formes qui n’évoluent pas ? Il y a tout un discours pour préparer la femme à la résignation, le mougn. On la prépare à plier l’échine. Si la voix du mari, « chef de famille », écrase les autres voix, le foyer devient un lieu stérilisant au lieu d’être un endroit fertile d’échanges, d’écoute et d’épanouissement. Cela devient écrasant pour celui qui subit la voix du chef. C’est vraiment cela l’objet de mon film, montrer des choses qui peuvent faire souffrir de façon injuste. La question de la justice est le fil conducteur de mon travail, qu’il s’agisse de ce documentaire, de ma thèse portant sur les représentations du dictateur africain, donc la justice vis-à-vis du peuple, ou de Boubou (Hors clichés), traitant de la discrimination et du racisme.

Avec les actualités, on peut dire que vous avez de quoi réfléchir, en termes de justice !
C’est pour cela qu’il ne faut pas s’arrêter. Sans être dans un optimisme béat, il faut fixer son idéal et y travailler. C’est un long chemin. Soit on se plaint, soit chacun trouve une stratégie afin d’améliorer le monde. Dans mon livre Boubou (Hors clichés) je parle de « l’esprit de burqa » que je présente comme un esprit replié dans ses ténèbres, qui se croit détenteur de la vérité absolue et essaye de régner de la façon la plus tyrannique qui soit. Ce genre d’esprits existe dans toutes les sociétés. Ça peut être dans le foyer, au niveau d’un état ou à l’échelle mondiale. Il faut désamorcer cet esprit-là. A chacun sa stratégie, ses moyens, mais il ne faut pas laisser faire. Cela passe par le savoir, l’éducation. C’est plus facile d’utiliser la force, les armes, pour le court ou moyen terme. Pour des résultats durables, il faut travailler les fondations par l’éducation. Le chemin du savoir est plus long, mais le résultat est garanti.

Il faut aussi éduquer les garçons !
Malheureusement, certaines femmes transmettent aussi des schémas et modes de domination à leurs fils, persuadées que c’est normal, que c’est ainsi que le monde doit fonctionner. On doit déconstruire les représentations porteuses de chaînes et de souffrances. Sortir d’un cycle de soumission et de souffrances que les femmes ont tendance à transmettre parce que, ayant elles-mêmes été soumises et ayant elles-mêmes souffert, elles trouvent normal qu’il en soit ainsi pour les autres générations de femmes. Si on accepte de déceler les aberrations et de dire que cela ne peut plus durer, cela bougera. Si on attend des hommes qu’ils fassent bouger les choses, ils ne feront que ce qui les arrange.

En occident, pour les droits des femmes, il a fallu des luttes acharnées. Au regard des réalités sénégalaises, votre vision n’est-elle pas un peu trop avant-gardiste, un peu occidentale ?
J’essaie d’ouvrir des possibles. Ce n’est pas une vision occidentale. J’ai fait ce film au Sénégal quand j’y vivais. Il a été mis de côté pour des raisons techniques, et dix ans après j’ai ressorti ces images auxquelles j’ai ajouté deux entretiens. Ce qui m’intéresse, c’est toucher du doigt des absurdités, me questionner sur la justice et l’épanouissement de l’Homme. Ce serait dommage qu’une telle démarche soit étiquetée occidentale. Toutes les sociétés doivent veiller à se débarrasser de ses aberrations, injustices et souffrances.

Le célibat est-il dérangeant dans le milieu du travail au Sénégal ?
Absolument. La chef d’entreprise que j’ai filmée, une femme battante, dit clairement que si elle avait un mari, elle se sentirait plus respectée. Des subalternes se permettent des remarques qu’ils n’oseraient pas faire si elle était mariée. Certaines remarques sont destinées à faire sentir à la femme célibataire qu’il lui manque quelque chose. Est-ce que la société sénégalaise est prête à assumer l’existence de femmes célibataires épanouies ? Je n’en suis pas sûre. C’est comme si cette société était davantage préparée à gérer le statut de femmes mariées malheureuses dans leur ménage.

Les enfants des mères célibataires sont-ils dévalorisés dans la famille ?
Je n’ai jamais été témoin de rejet d’enfants hors mariage. Cependant, dans le film, j’ai posé la question à une femme très ancrée dans la religion et la tradition. Son point de vue figure en bonus dans le DVD. Elle me disait qu’avoir un enfant hors mariage peut être source de mépris, voire d’insultes à l’endroit de l’enfant considéré comme illégitime. Pour un tel enfant, cela peut représenter un talon d’Achille. Une femme m’a dit de façon très catégorique que ce n’était pas admissible. Pour ma part, j’ai plutôt le sentiment que même s’il est considéré que ce n’est pas préférable, la société fait avec.

Peut-on être heureuse en étant célibataire, d’après vous ?
Je refuse d’être dans une vision manichéenne. On peut être heureux marié ou pas. Qui suis-je sans mari est une invitation à sortir d’un regard figé, stérilisant, pour voir la complexité des choses, et de se dire, oui, c’est possible d’être épanouie en étant mariée ou célibataire. La vie en elle-même étant compliquée, le bonheur, question philosophique, et très personnelle, dépend de plusieurs facteurs. Pourquoi mettre sur la femme une pression qui provoque des souffrances, pour une situation qui dépend de facteurs liés à la rencontre, à la disponibilité, la compatibilité, etc. ? Ne peut-on avoir une façon de voir qui ne génère pas du mal-être ? Ne peut-on féliciter nos filles, nos amies, pour ce qu’elles sont, même si on leur souhaite de trouver un homme avec qui elles seront heureuses ? C’est dommage que des femmes soient affaiblies par les jugements que certains portent sur leur célibat, alors même que les porteurs de tels jugements peuvent cacher un mal-être vécu dans leur ménage. Que chacun essaie de revenir à sa vérité sans se laisser influencer pour correspondre à une image projetée de l’extérieur.

Propos recueillis par Laure Malécot

jeudi 26 mai 2016

Question de mère


Face à Christiane Taubira, ce n’est pas forcément sur ses livres, qui ont un grand intérêt, ou sur son parcourir politique que j’ai eu envie de la questionner. Je l’ai invitée sur un terrain autrement politique, le terrain de la mère. Ma question est celle d’une maman qui s’interroge sur la qualité du lait que nos enfants sont en train de téter et sur l’humain en train de se fabriquer. Ma question est celle d’une maman qui s’interroge sur la méthode de transmission à adopter dans un monde où des contre-valeurs s’érigent en valeurs. Ma question est celle d’une maman inquiète devant la masse de plus en plus compacte de gens qui se détournent des sentiers de la connaissance pour s’investir dans la culture du mur, mur de clichés, mur du non-savoir et de la non-relation.



vendredi 20 mai 2016

Entre tendresse du lait et tendresse de l'encre

Souvenir d'une séance de dédicace à Bordeaux. 
Comment allier vie de maman et d'auteure? 
- Se faire trait d'union entre tendresse du lait et tendresse de l'encre.
 (C) Paroles Tissées Editions
Mariama Samba Baldé 

dimanche 1 mai 2016

Salon Africain du livre de Genève 2016

Le diaporama des photos de Mariama Samba Baldé



mercredi 13 avril 2016

Oui à l’éphémère : Que c’est beau la vie !



(c) Paroles Tissées Editions
Qu’il est beau le magnolia du voisin
Qui dépasse le mur, surplombe le vil
Ses fleurs reviennent au printemps
Ses fleurs ne restent pas longtemps
Un ravissement qui tire sa révérence
Au pied du tronc qui lui donna la vie
Tapis de pétales sur un béton qui dure
Mon urgence change de cap: Entendre
La grande leçon de cet arbre sans grosse tête
L’élégant murmure d’éternité dans ses feuilles
L’éphémère embaumé de milliers de générosités
Et bêtement je m’aperçois que c’est beau la vie !
Et Bêtement je chante, suivant les allées de Ferrat
Tout ce que j’ai failli perdre, tout ce qui m’est redonné,
aujourd’hui me monte aux lèvres, en cette fin de journée…
Mariama Samba Baldé

samedi 2 avril 2016

Oui à ces fragilités


Droits réservés à Paroles Tissées Editions


A l’heure des bras de fer fats
Du beaucoup de bruit pour rien
A l’heure des horreurs infantiles
Du beaucoup de crimes pour rien
A l’heure des vengeances puériles
Du beaucoup trop de sang pour rien
A l’heure du malentendu sur la virilité
Du beaucoup trop de vanité pour rien
Laissez-moi embrasser la belle fragilité
Regard vers l’humble clarté, force voilée
Mon être tendu vers les riches murmures

                                 Mariama Samba Baldé

mardi 17 novembre 2015

L’heure est à l’élégance


Tous droits réservés
L’élégance, cette force tendue vers la beauté et sous-tendue par une conscience élevée. 
L’élégance, enracinée sur la terre de convictions ouvragées et irriguée par l’intelligence.
L’élégance, cette humilité qui bonifie la terre des silences et permet l’éclosion de la rose.
L’élégance, parfum d’alliances complexes s’élevant au-dessus des simplifications fragmentées.
L’élégance, cet esprit de finesse en quête de la justesse qui donne tenue, retenue et noblesse.
L’élégance, aiguille qui rectifie sans bruit son orientation afin de ne jamais perdre son Orient.
L’élégance, ce fil incassable glissant dans les interstices de blocs repliés dans le noir ou le blanc.
L’élégance, fil subtil qui réussit son entrée dans le chas de l’aiguille réservée aux tisserands de la concorde.
L’élégance, cet artisan de l’amour qui poursuit son œuvre en dépit des sarcasmes de ceux qui se trompent de force.

Suite aux attentats du vendredi 13 novembre 2015 à Paris, certains diront que l’heure est à la guerre mais l’heure n’a pas changé. L’heure a toujours été à la guerre. Pour chaque personne, guerre afin de préserver le discernement qui protège des essentialismes justifiant la hiérarchisation des vies humaines, le crime, l’usurpation, l’éradication. Pour chaque personne, guerre pour débusquer la violence susceptible de se banaliser dès lors qu’elle s’exerce sur celui qu’on ne considère pas comme son prochain parce qu’on l’a parqué dans une définition qui en fait un mangeur de porc, un égorgeur de mouton, un voleur de poule, etc. Pour chaque personne, guerre pour ne pas céder à son propre diable, ce trafiquant de procurations destinées à exercer le mal sur un autre qualifié de mécréant, de musulman, de juif, de noir, de pervers…. Pour chaque personne, guerre pour ne pas se tromper de purification. Pour chaque personne, guerre pour éclaircir l’esprit et le cœur afin de gagner cette Liberté sans laquelle on ne peut accéder à la force de l’élégance, art de vivre et pilier de savoir-vivre. 
Mariama Samba Baldé

samedi 23 mai 2015

Bon pain français


Marre des étrangers qui viennent manger notre pain! », clament certains Français.
Que dire quand, comme dans le sketch de Fernand Raynaud, 
c’est « l’étranger » qui fabrique le bon pain ?

Tous droits réservés à Paroles Tissées Editions 

Djibril Bodian, boulanger d’origine sénégalaise, a pour la deuxième fois remporté le prix de la meilleure baguette. En effet, le jury 2010 et celui de 2015 ont été séduits par la qualité de son pain. Passionné par son métier, Djibril Bodian est un lève-tôt, un travailleur acharné. Par l’action, il déconstruit des clichés sur le Noir, clichés si bien reproduits dans la représentation de « l’homme africain » d’un Sarkozy ou dans la peinture d’un Jean-Paul Guerlain se demandant si « les Nègres ont toujours tellement travaillé ». Par l’action, il crée le mouvement qui évite de figer l’identité dans le fantasme d’un temps immuable. 

Voici un extrait de ses propos dans Boubou (Hors clichés), recueil de textes et de photographies qui analyse les préjugés générateurs de discriminations, notamment dans le milieu du travail:

Quand tous les Français seront libres et égaux face aux orientations professionnelles et aux recrutements, ce pays sera plus performant. Celui qui s’épanouit dans son métier ne compte pas les heures de travail. Dans ma gestion de la boulangerie, seule m’importe la compétence des salariés. Je ne vois pas leur origine. J’aime faire du bon pain et satisfaire pareillement le client, qu’il soit ouvrier ou président de la République. C’est ma technique qui va faire une bonne baguette et non le fait que je sois en jean ou en boubou, « Français de souche » ou pas.

Djibril Bodian in Boubou (Hors clichés)


vendredi 13 mars 2015


Qui suis-je sans mari? (52mn)
Un documentaire de Mariama Samba Baldé
Une production de Paroles Tissées Editions


Quelques jours après la journée de la femme, TV5 Afrique a diffusé Qui suis-je sans mari ? 


Dans un Sénégal où la figure de la femme vertueuse se confond avec celle d’une épouse soumise, faire sa vie sans mari peut apparaître comme une disgrâce, quel que soit le niveau d’études atteint ou la fonction occupée.

Ce film est une analyse de la perception de la femme célibataire ou divorcée au sein d’une société africaine qui se transforme, tout en restant attachée à ses traditions et préceptes religieux. On y découvre des femmes qui témoignent de la pression qu’elles subissent afin de se trouver un époux.

Avec Qui suis-je sans mari ? Mariama Samba Baldé invite à une réflexion sans tabou sur le bien-être et la dignité de la personne, au-delà du vernis social.


L'interview de Totem World
Crédit photo: Mark Augé

Le film documentaire de Mariama Samba Baldé «Qui suis-je sans mari ?» donne la parole à des femmes Sénégalaises, croise scènes de vie avec témoignages et analyses de spécialistes, et plonge le spectateur dans un sujet passionnant et complexe. La réalisatrice et directrice éditoriale de Paroles Tissées Editions nous en dévoile quelques aspects.

Pouvez-vous expliquer la démarche de votre travail documentaire, qui s’inscrit dans une société sénégalaise en plein chambardement?
Mariama Samba Baldé : Il est manifeste que la jeune génération cherche à s’affranchir de certaines pesanteurs sociales. Comme toute société, celle du Sénégal est mouvante, avec de surcroit un mélange d’influences occidentale et orientale par l’islam. Mon documentaire vise particulièrement cette génération de femmes instruites, modernes, financièrement indépendantes. Celles que j’ai interrogées sont des battantes qui s’en sont sorties par leur travail. Ce sont des femmes fortes.Cependant, même si elles ont gagné leur autonomie, on leur souligne constamment qu’il leur manque l’essentiel, l’époux. Pourquoi la société sénégalaise regarde la femme célibataire comme une anormalité ? Pourquoi elle a du mal à concevoir qu’une femme puisse être heureuse et respectable sans mari ? Pourquoi les convenances sociales semblent plus importantes que ce que la femme peut ressentir ? Ces questions sont au cœur de Qui suis-je sans mari ?

Quelles convenances ?
M.S. Baldé : Les femmes sont prises dans l’étau des schémas traditionnels et religieux, qui les confinent dans un statut de « madame ». On rappelle à la femme célibataire qu’elle n’est pas aux normes. Elle est constamment sujette à des questions du genre : « C’est quand le mariage ?». Ceci n’est d’ailleurs pas l’apanage du Sénégal, les Françaises ne sont pas à l’abri de ces pressions. Elles aussi s’entendent dire : « Alors, tu as couronné Sainte-Catherine ? » Les débats passionnés que suscite ici le documentaire en sont révélateurs. TV5 Monde a été séduite par la portée universelle des questions traitées dans le film.

Dans le film, le psychologue Serigne Mor Mbaye évoque le magico-fétichisme. Pouvez-vous illustrer ce concept ?
M.S. Baldé : Une justification courante est celle de la femme seule qui aurait un époux Génie venant la visiter, la nuit, repoussant les “autres“ hommes. Selon le psychologue, les fantasmes ou aspirations de la femme sont assimilées à ce Génie jaloux. Autrement dit, l’entourage trouve des explications surnaturelles, qui visent à consoler mais aussi à éviter le débat.

Quels sont les signes d’évolution du statut de la femme?
M.S. Baldé : En politique, le Sénégal a déjà eu deux femmes premiers ministres, et les députées sont nombreuses (NDLR : 42.7% du parlement, record mondial obtenu suite au bon suivi d’une loi sur la parité). Les femmes financièrement automnes devenant plus nombreuses, elles s’autorisent le divorce plus facilement. Elles entrevoient la possibilité de vivre en adéquation avec leurs idées, leurs aspirations. La modernité est là, mais la société freine. Les médias projettent une représentation de la femme idéale telle une femme soumise qui, quoi qu’elle vive dans son ménage, ne va jamais claquer la porte : c’est en décalage avec la réalité.



dimanche 22 février 2015

Métro pour un retour vers l’apartheid


Le raciste d’aujourd’hui est inadapté à un monde où les Noirs, dans leur longue marche pour l’égalité, se rapprochent, jour après jour, de  leur objectif. L’égalité raciale étant le cauchemar du raciste, ce dernier fait tout pour que cela ne soit pas une réalité, quitte à dévier des rails du présent pour s’engouffrer dans les tunnels menant aux âges les plus sombres de la discrimination raciale. Les supporters de Chelsea qui ont usé de la force pour empêcher Souleymane, un père de famille qui revenait du travail, de rentrer dans le métro, vivaient pleinement leur retour au temps de l’apartheid. Ils chantaient leur goût pour le racisme, ils étaient ivres du temps retrouvé. Le raciste est un obsédé de ce type de voyage dans le temps. À n’importe quel endroit de la société, il travaille à recréer le wagon sans mélange qui s’enfonce dans les terres d’un temps aux ailes brisées. Sur le quai, des voyageurs regardent, sans bouger, le remake du temps de Rosa Parks. Nous sommes à Paris, le 17 février 2015. Le film de cette barbarie archaïque n’est hélas pas joué que par des acteurs composés de supporters de foot. Dans des États dits démocratiques ou sur des terres dites saintes, des histrions boursoufflés de haine rejouent les films d’horreur de la ségrégation raciale. Jusqu’à quand accepter, sous nos yeux, ces replays de l’apartheid, crime contre l’humanité ?   

Mariama Samba Baldé



vendredi 9 janvier 2015

Le chant des crayons de couleur contre le gribouillis des barbares 


Il est des rires innocents qui allègent le cœur et débarrassent de certains fardeaux. Il est des rires pervers destinés à humilier des plus grands ou plus faibles. Il est des rires astucieux qui dénudent le tyran. Il est des rires fous destinés à assainir la raison. Il est des rires intelligents qui protègent de la bêtise. Il est des rires infâmes destinés à déterrer des hideurs que l’histoire n’arrive pas à digérer. Qu’il soit rafraîchissant comme le déferlement d’une vague claire ou effrayant comme une poussée d’eau fétide, il n’est de rire à biffer d’un coup de sabre. On peut ajouter du rire au rire. On peut détourner le rire par le rire. C’est en jouant que l’homme lustre son génie. Einstein savait et jouer et rire.

Le massacre qui a eu lieu dans les locaux de Charlie Hebdo, le mercredi 7 janvier 2015, est la manifestation de la faille d’où la bête s’échappe. Cette faille, c’est le manque d’une éducation à l’essentiel, éducation qui permet au regard de voir l’homme, le prochain, avant toute considération d’ordre idéologique, religieuse ou raciale. Il s’agit d’une formation à l’essentiel qui se fixe sur l’humain, que celui-ci soit Chinois, Danois, Malien, Israélien, Pakistanais, Français, Russe, Palestinien, Australien, Guadeloupéen ou autre. Cette faille, c’est le manque d’une éducation qui fait prendre conscience de cette complexité dont parle Edgard Morin – prise de conscience qui rend plus humble, plus ouvert, plus riche, plus humain. Cette faille, c’est le manque d’éducation transformé en nourriture creuse pour tromper la faim. Cette faille, c’est le résultat de la masse de ténèbres mâchés pour alimenter la bête. Sur le continent africain, américain, européen, asiatique, océanien : La faille qui permet à la bête de se faire la belle et d’organiser ses macabres orgies. Il est urgent de mettre l’essentiel au cœur de l’éducation et de faire de l’éducation une urgence vitale. Il est urgent de travailler à combler la faille. La fraternité ne se décrète pas. Elle passe par une éducation dans laquelle est inscrit cet « art de la rencontre » qu’Albert Jacquard souhaitait placer au centre de l’enseignement, « Art de la rencontre » qui comprend un art de l’écoute et du dialogue.

Le sang a coulé dans les locaux de Charlie Hebdo mais aujourd’hui des milliers de crayons se lèvent. Bien taillée, une armée de crayons de couleur perce les ténèbres de la bête avec un chant de liberté. En ordre, cette armée de crayons de couleur redessine l’amour au milieu des gribouillis de la haine.  

Mariama Samba Baldé


   

samedi 1 novembre 2014

Ordonnance Francophonie : Une luminothérapie pour la France




C’est à l’heure où caracolent en tête des meilleures ventes d’essais en France Le Suicide français et en tête des sondages le Front national, que la capitale sénégalaise se fait belle pour accueillir le quinzième sommet de la Francophonie. C’est à l’heure où l’auteur du Discours de Dakar revient en politique et que la France envoie des signaux de repli identitaire, que le pays de David Diop va placer la langue française sur un piédestal pour vanter la diversité culturelle, la défense des droits de l’homme et la nécessité de construire la fraternité.

Les Africains connaissent la Francophonie. Les Africains savent d’où vient qu’ils parlent le français. Les Africains donnent à la Francophonie son lustre. Trop souvent, des Français oublient que c’est parce qu’il y a eu colonisation que des millions d’Africains partagent leur langue et qu’il y a une diaspora noire sur leur sol. « Dans les décombres du colonialisme, nous avons trouvé cet outil merveilleux, la langue française », déclarait Senghor, l’un des pères fondateurs de la Francophonie. Celle-ci est le fruit d’une intelligence qui s’élève pour, dans une composition d’identités plurielles, dessiner une voûte au-dessus d’un crime du passé. Arc d’un humanisme qui fait rayonner le français, la francophonie est chemin de dialogues de civilisations, porte de paix. Avec une extrême droite qui a gagné les élections européennes et avec des discours laissant entrevoir des idées de supériorité raciale et de purification ethnique, la réalité de la France d’aujourd’hui se situe à des années-lumière de la Francophonie.

L’Afrique, berceau de l’humanité, est le souffle de la Francophonie. La France, toutes voiles dehors, profite de ce souffle pour affronter les mers du monde. N’est-il pas temps que telle France, qui se sert de cette organisation pour sa politique extérieure, installe enfin la Francophonie au cœur de son peuple ? N’est-il pas temps d’offrir à ce peuple une cure de luminothérapie avec la Francophonie ? Celle-ci apporterait du sang neuf à ses humanités et soignerait la France d’un orgueil qui fige son regard dans un passé révolu et plonge son cœur dans la nostalgie. Avec la vibration de voix francophones comme celles de Césaire, Senghor, Fanon, Glissant…, dans les murs de ses écoles, la France pourrait retrouver un second souffle et respirer de façon plus apaisée avec une population dont l’identité n’a guère fini de se complexifier. L’incapacité de ce pays à composer avec sa réalité postcoloniale, telle est Le Suicide français. Le prochain secrétaire de l’O.I.F. aura-t-il à cœur de sauver la France ? Prévoira-t-il un don de lumières francophones pour éclairer L’Automne du patriarche, lui réapprendre à voir et marcher avec la réalité ?


Mariama Samba Baldé

mercredi 9 juillet 2014

Les couleurs de vie du boubou contre la morbidesse du racisme

Entretien autour de Boubou (Hors clichés)



dimanche 23 février 2014

Boubou (Hors clichés)De l’art de combattre avec grâce



Pour dévoiler la hideur du racisme, je me suis servi de la beauté du boubou
Pour dénoncer la bestialité du racisme, je me suis appuyé sur l’élégance du boubou
Pour révéler le racisme ordinaire, j’ai donné à voir la noblesse naturelle du boubou


Je vous offre ici quelques extraits de mon livre, Boubou (Hors clichés).
Une contribution dans la lutte contre des préjugés qui font mur.


A commander sur http://www.parolestissees.com

Extrait 1
Parce que j’ai vu une France où le racisme allait de plus en plus loin, parce que j’ai vu que ce racisme est un esprit qui baignait dans du formol, parce que j’ai vu que cette conservation finissait par faire pousser la laine de la haine, parce que j’ai vu que cette laine donnait froid dans le dos, parce que j’ai vu que ce froid poussait à tricoter une méchante histoire, parce que j’ai vu que cette histoire créait une grande illusion, parce que j’ai vu que cette illusion provoquait la nudité du roi, parce que j’ai vu que cette nudité engendrait des silences, parce que j’ai vu que ces silences se faisaient complices de l’indécence, parce que j’ai vu que cette indécence débouchait sur l’inadmissible, je ne pouvais plus me taire. Avec une plume et un appareil photo, avec mes outils dérisoires, avec mes outils de dérision, j’ai décidé de parler, témoigner.

Extrait 2
C’est à des proverbes africains que je dois une bonne partie de mes anticorps. Ces concentrés de philosophie ne m’empêchent pas de boire à la source de la Fontaine ou de Montaigne. Bien au contraire, ils m’amènent à tisser des alliances. Petite, je me sens grande dans l’esprit du boubou, boubou qui franchit allègrement la barre de «lidentité racine unique». Comme condition de dialogue, si des Français exigeaient de moi une desquamation jusqu’à la déchirure de la berceuse qui dort sous ma peau, alors je leur rirais au nez. Au nom de l’intégration, je ne laisserai pas appauvrir ma terre intérieure, laver le limon de mes identités. Et si j’aime le boubou, je sais que je le rejetterai s’il devenait chape de plomb entravant les papilles de mon être. Je suis pour cette identité que Césaire présentait comme « identité non pas archaïsante dévoreuse de soi-même, mais dévorante du monde » Servir à mon oreille l’histoire contée par la flûte peule, offrir à ma salive les suavités d’un yakitori, tremper mes lèvres dans la coupe de Baudelaire, inviter dans l’allée du jardin la bise bleue de Chefchaouen, fuguer sur l’aile étoilée de Brel, boire la voix cristalline de Bella Bellow, siroter le souffle de Miles, basculer dans l’ivresse des chœurs de keur Moussa, onduler dans la nitescence des mondes de Chagall et tourner, tel Rûmî, autour des œuvres-planètes…

Extrait 3

J’aime le boubou qui s’ouvre comme une fenêtre
Qui s’ouvre pour voir, non épier dans l’œil de Judas
Qui s’ouvre pour ouïr, non espionner tel un renégat
Copyright Paroles Tissées Éditions
Qui s’ouvre pour comprendre, non pour rafler la mise
Qui s’ouvre pour communier, non pour parer à l’équité

J’aime le boubou qui s’ouvre comme une fenêtre
Qui s’ouvre aux étoiles comme une ode argentine
Qui s’ouvre au nom de la raison et de l’amour vaillant
Qui s’ouvre au nom du rêve et de l’inépuisable beauté
Qui s’ouvre au nom de la vraie dignité et de la pure vérité

J’aime le boubou qui s’ouvre comme une fenêtre
Qui s’ouvre pour aider le funambule à défier le vide
Qui s’ouvre pour aider l’être engagé sur le fil de la vie
Qui s’ouvre pour aider l’être allant de fenêtre en fenêtre
Qui s’ouvre pour aider l’être nageant vers son grand être
Mariama Samba Baldé