"il n’est pas question de livrer le monde aux assassins d’aube" (Aimé Césaire)

"il n’est pas question de livrer le monde aux assassins d’aube" (Aimé Césaire)

samedi 23 mai 2015

Bon pain français


Marre des étrangers qui viennent manger notre pain! », clament certains Français.
Que dire quand, comme dans le sketch de Fernand Raynaud, 
c’est « l’étranger » qui fabrique le bon pain ?

Tous droits réservés à Paroles Tissées Editions 

Djibril Bodian, boulanger d’origine sénégalaise, a pour la deuxième fois remporté le prix de la meilleure baguette. En effet, le jury 2010 et celui de 2015 ont été séduits par la qualité de son pain. Passionné par son métier, Djibril Bodian est un lève-tôt, un travailleur acharné. Par l’action, il déconstruit des clichés sur le Noir, clichés si bien reproduits dans la représentation de « l’homme africain » d’un Sarkozy ou dans la peinture d’un Jean-Paul Guerlain se demandant si « les Nègres ont toujours tellement travaillé ». Par l’action, il crée le mouvement qui évite de figer l’identité dans le fantasme d’un temps immuable. 

Voici un extrait de ses propos dans Boubou (Hors clichés), recueil de textes et de photographies qui analyse les préjugés générateurs de discriminations, notamment dans le milieu du travail:

Quand tous les Français seront libres et égaux face aux orientations professionnelles et aux recrutements, ce pays sera plus performant. Celui qui s’épanouit dans son métier ne compte pas les heures de travail. Dans ma gestion de la boulangerie, seule m’importe la compétence des salariés. Je ne vois pas leur origine. J’aime faire du bon pain et satisfaire pareillement le client, qu’il soit ouvrier ou président de la République. C’est ma technique qui va faire une bonne baguette et non le fait que je sois en jean ou en boubou, « Français de souche » ou pas.

Djibril Bodian in Boubou (Hors clichés)


vendredi 13 mars 2015


Qui suis-je sans mari? (52mn)
Un documentaire de Mariama Samba Baldé
Une production de Paroles Tissées Editions


Quelques jours après la journée de la femme, TV5 Afrique a diffusé Qui suis-je sans mari ? 


Dans un Sénégal où la figure de la femme vertueuse se confond avec celle d’une épouse soumise, faire sa vie sans mari peut apparaître comme une disgrâce, quel que soit le niveau d’études atteint ou la fonction occupée.

Ce film est une analyse de la perception de la femme célibataire ou divorcée au sein d’une société africaine qui se transforme, tout en restant attachée à ses traditions et préceptes religieux. On y découvre des femmes qui témoignent de la pression qu’elles subissent afin de se trouver un époux.

Avec Qui suis-je sans mari ? Mariama Samba Baldé invite à une réflexion sans tabou sur le bien-être et la dignité de la personne, au-delà du vernis social.


L'interview de Totem World
Crédit photo: Mark Augé

Le film documentaire de Mariama Samba Baldé «Qui suis-je sans mari ?» donne la parole à des femmes Sénégalaises, croise scènes de vie avec témoignages et analyses de spécialistes, et plonge le spectateur dans un sujet passionnant et complexe. La réalisatrice et directrice éditoriale de Paroles Tissées Editions nous en dévoile quelques aspects.

Pouvez-vous expliquer la démarche de votre travail documentaire, qui s’inscrit dans une société sénégalaise en plein chambardement?
Mariama Samba Baldé : Il est manifeste que la jeune génération cherche à s’affranchir de certaines pesanteurs sociales. Comme toute société, celle du Sénégal est mouvante, avec de surcroit un mélange d’influences occidentale et orientale par l’islam. Mon documentaire vise particulièrement cette génération de femmes instruites, modernes, financièrement indépendantes. Celles que j’ai interrogées sont des battantes qui s’en sont sorties par leur travail. Ce sont des femmes fortes.Cependant, même si elles ont gagné leur autonomie, on leur souligne constamment qu’il leur manque l’essentiel, l’époux. Pourquoi la société sénégalaise regarde la femme célibataire comme une anormalité ? Pourquoi elle a du mal à concevoir qu’une femme puisse être heureuse et respectable sans mari ? Pourquoi les convenances sociales semblent plus importantes que ce que la femme peut ressentir ? Ces questions sont au cœur de Qui suis-je sans mari ?

Quelles convenances ?
M.S. Baldé : Les femmes sont prises dans l’étau des schémas traditionnels et religieux, qui les confinent dans un statut de « madame ». On rappelle à la femme célibataire qu’elle n’est pas aux normes. Elle est constamment sujette à des questions du genre : « C’est quand le mariage ?». Ceci n’est d’ailleurs pas l’apanage du Sénégal, les Françaises ne sont pas à l’abri de ces pressions. Elles aussi s’entendent dire : « Alors, tu as couronné Sainte-Catherine ? » Les débats passionnés que suscite ici le documentaire en sont révélateurs. TV5 Monde a été séduite par la portée universelle des questions traitées dans le film.

Dans le film, le psychologue Serigne Mor Mbaye évoque le magico-fétichisme. Pouvez-vous illustrer ce concept ?
M.S. Baldé : Une justification courante est celle de la femme seule qui aurait un époux Génie venant la visiter, la nuit, repoussant les “autres“ hommes. Selon le psychologue, les fantasmes ou aspirations de la femme sont assimilées à ce Génie jaloux. Autrement dit, l’entourage trouve des explications surnaturelles, qui visent à consoler mais aussi à éviter le débat.

Quels sont les signes d’évolution du statut de la femme?
M.S. Baldé : En politique, le Sénégal a déjà eu deux femmes premiers ministres, et les députées sont nombreuses (NDLR : 42.7% du parlement, record mondial obtenu suite au bon suivi d’une loi sur la parité). Les femmes financièrement automnes devenant plus nombreuses, elles s’autorisent le divorce plus facilement. Elles entrevoient la possibilité de vivre en adéquation avec leurs idées, leurs aspirations. La modernité est là, mais la société freine. Les médias projettent une représentation de la femme idéale telle une femme soumise qui, quoi qu’elle vive dans son ménage, ne va jamais claquer la porte : c’est en décalage avec la réalité.



dimanche 22 février 2015

Métro pour un retour vers l’apartheid


Le raciste d’aujourd’hui est inadapté à un monde où les Noirs, dans leur longue marche pour l’égalité, se rapprochent, jour après jour, de  leur objectif. L’égalité raciale étant le cauchemar du raciste, ce dernier fait tout pour que cela ne soit pas une réalité, quitte à dévier des rails du présent pour s’engouffrer dans les tunnels menant aux âges les plus sombres de la discrimination raciale. Les supporters de Chelsea qui ont usé de la force pour empêcher Souleymane, un père de famille qui revenait du travail, de rentrer dans le métro, vivaient pleinement leur retour au temps de l’apartheid. Ils chantaient leur goût pour le racisme, ils étaient ivres du temps retrouvé. Le raciste est un obsédé de ce type de voyage dans le temps. À n’importe quel endroit de la société, il travaille à recréer le wagon sans mélange qui s’enfonce dans les terres d’un temps aux ailes brisées. Sur le quai, des voyageurs regardent, sans bouger, le remake du temps de Rosa Parks. Nous sommes à Paris, le 17 février 2015. Le film de cette barbarie archaïque n’est hélas pas joué que par des acteurs composés de supporters de foot. Dans des États dits démocratiques ou sur des terres dites saintes, des histrions boursoufflés de haine rejouent les films d’horreur de la ségrégation raciale. Jusqu’à quand accepter, sous nos yeux, ces replays de l’apartheid, crime contre l’humanité ?   

Mariama Samba Baldé



vendredi 9 janvier 2015

Le chant des crayons de couleur contre le gribouillis des barbares 


Il est des rires innocents qui allègent le cœur et débarrassent de certains fardeaux. Il est des rires pervers destinés à humilier des plus grands ou plus faibles. Il est des rires astucieux qui dénudent le tyran. Il est des rires fous destinés à assainir la raison. Il est des rires intelligents qui protègent de la bêtise. Il est des rires infâmes destinés à déterrer des hideurs que l’histoire n’arrive pas à digérer. Qu’il soit rafraîchissant comme le déferlement d’une vague claire ou effrayant comme une poussée d’eau fétide, il n’est de rire à biffer d’un coup de sabre. On peut ajouter du rire au rire. On peut détourner le rire par le rire. C’est en jouant que l’homme lustre son génie. Einstein savait et jouer et rire.

Le massacre qui a eu lieu dans les locaux de Charlie Hebdo, le mercredi 7 janvier 2015, est la manifestation de la faille d’où la bête s’échappe. Cette faille, c’est le manque d’une éducation à l’essentiel, éducation qui permet au regard de voir l’homme, le prochain, avant toute considération d’ordre idéologique, religieuse ou raciale. Il s’agit d’une formation à l’essentiel qui se fixe sur l’humain, que celui-ci soit Chinois, Danois, Malien, Israélien, Pakistanais, Français, Russe, Palestinien, Australien, Guadeloupéen ou autre. Cette faille, c’est le manque d’une éducation qui fait prendre conscience de cette complexité dont parle Edgard Morin – prise de conscience qui rend plus humble, plus ouvert, plus riche, plus humain. Cette faille, c’est le manque d’éducation transformé en nourriture creuse pour tromper la faim. Cette faille, c’est le résultat de la masse de ténèbres mâchés pour alimenter la bête. Sur le continent africain, américain, européen, asiatique, océanien : La faille qui permet à la bête de se faire la belle et d’organiser ses macabres orgies. Il est urgent de mettre l’essentiel au cœur de l’éducation et de faire de l’éducation une urgence vitale. Il est urgent de travailler à combler la faille. La fraternité ne se décrète pas. Elle passe par une éducation dans laquelle est inscrit cet « art de la rencontre » qu’Albert Jacquard souhaitait placer au centre de l’enseignement, « Art de la rencontre » qui comprend un art de l’écoute et du dialogue.

Le sang a coulé dans les locaux de Charlie Hebdo mais aujourd’hui des milliers de crayons se lèvent. Bien taillée, une armée de crayons de couleur perce les ténèbres de la bête avec un chant de liberté. En ordre, cette armée de crayons de couleur redessine l’amour au milieu des gribouillis de la haine.  

Mariama Samba Baldé


   

samedi 1 novembre 2014

Ordonnance Francophonie : Une luminothérapie pour la France




C’est à l’heure où caracolent en tête des meilleures ventes d’essais en France Le Suicide français et en tête des sondages le Front national, que la capitale sénégalaise se fait belle pour accueillir le quinzième sommet de la Francophonie. C’est à l’heure où l’auteur du Discours de Dakar revient en politique et que la France envoie des signaux de repli identitaire, que le pays de David Diop va placer la langue française sur un piédestal pour vanter la diversité culturelle, la défense des droits de l’homme et la nécessité de construire la fraternité.

Les Africains connaissent la Francophonie. Les Africains savent d’où vient qu’ils parlent le français. Les Africains donnent à la Francophonie son lustre. Trop souvent, des Français oublient que c’est parce qu’il y a eu colonisation que des millions d’Africains partagent leur langue et qu’il y a une diaspora noire sur leur sol. « Dans les décombres du colonialisme, nous avons trouvé cet outil merveilleux, la langue française », déclarait Senghor, l’un des pères fondateurs de la Francophonie. Celle-ci est le fruit d’une intelligence qui s’élève pour, dans une composition d’identités plurielles, dessiner une voûte au-dessus d’un crime du passé. Arc d’un humanisme qui fait rayonner le français, la francophonie est chemin de dialogues de civilisations, porte de paix. Avec une extrême droite qui a gagné les élections européennes et avec des discours laissant entrevoir des idées de supériorité raciale et de purification ethnique, la réalité de la France d’aujourd’hui se situe à des années-lumière de la Francophonie.

L’Afrique, berceau de l’humanité, est le souffle de la Francophonie. La France, toutes voiles dehors, profite de ce souffle pour affronter les mers du monde. N’est-il pas temps que telle France, qui se sert de cette organisation pour sa politique extérieure, installe enfin la Francophonie au cœur de son peuple ? N’est-il pas temps d’offrir à ce peuple une cure de luminothérapie avec la Francophonie ? Celle-ci apporterait du sang neuf à ses humanités et soignerait la France d’un orgueil qui fige son regard dans un passé révolu et plonge son cœur dans la nostalgie. Avec la vibration de voix francophones comme celles de Césaire, Senghor, Fanon, Glissant…, dans les murs de ses écoles, la France pourrait retrouver un second souffle et respirer de façon plus apaisée avec une population dont l’identité n’a guère fini de se complexifier. L’incapacité de ce pays à composer avec sa réalité postcoloniale, telle est Le Suicide français. Le prochain secrétaire de l’O.I.F. aura-t-il à cœur de sauver la France ? Prévoira-t-il un don de lumières francophones pour éclairer L’Automne du patriarche, lui réapprendre à voir et marcher avec la réalité ?


Mariama Samba Baldé

mercredi 9 juillet 2014

Les couleurs de vie du boubou contre la morbidesse du racisme

Entretien autour de Boubou (Hors clichés)



dimanche 23 février 2014

Boubou (Hors clichés)De l’art de combattre avec grâce



Pour dévoiler la hideur du racisme, je me suis servi de la beauté du boubou
Pour dénoncer la bestialité du racisme, je me suis appuyé sur l’élégance du boubou
Pour révéler le racisme ordinaire, j’ai donné à voir la noblesse naturelle du boubou


Je vous offre ici quelques extraits de mon livre, Boubou (Hors clichés).
Une contribution dans la lutte contre des préjugés qui font mur.


A commander sur http://www.parolestissees.com

Extrait 1
Parce que j’ai vu une France où le racisme allait de plus en plus loin, parce que j’ai vu que ce racisme est un esprit qui baignait dans du formol, parce que j’ai vu que cette conservation finissait par faire pousser la laine de la haine, parce que j’ai vu que cette laine donnait froid dans le dos, parce que j’ai vu que ce froid poussait à tricoter une méchante histoire, parce que j’ai vu que cette histoire créait une grande illusion, parce que j’ai vu que cette illusion provoquait la nudité du roi, parce que j’ai vu que cette nudité engendrait des silences, parce que j’ai vu que ces silences se faisaient complices de l’indécence, parce que j’ai vu que cette indécence débouchait sur l’inadmissible, je ne pouvais plus me taire. Avec une plume et un appareil photo, avec mes outils dérisoires, avec mes outils de dérision, j’ai décidé de parler, témoigner.

Extrait 2
C’est à des proverbes africains que je dois une bonne partie de mes anticorps. Ces concentrés de philosophie ne m’empêchent pas de boire à la source de la Fontaine ou de Montaigne. Bien au contraire, ils m’amènent à tisser des alliances. Petite, je me sens grande dans l’esprit du boubou, boubou qui franchit allègrement la barre de «lidentité racine unique». Comme condition de dialogue, si des Français exigeaient de moi une desquamation jusqu’à la déchirure de la berceuse qui dort sous ma peau, alors je leur rirais au nez. Au nom de l’intégration, je ne laisserai pas appauvrir ma terre intérieure, laver le limon de mes identités. Et si j’aime le boubou, je sais que je le rejetterai s’il devenait chape de plomb entravant les papilles de mon être. Je suis pour cette identité que Césaire présentait comme « identité non pas archaïsante dévoreuse de soi-même, mais dévorante du monde » Servir à mon oreille l’histoire contée par la flûte peule, offrir à ma salive les suavités d’un yakitori, tremper mes lèvres dans la coupe de Baudelaire, inviter dans l’allée du jardin la bise bleue de Chefchaouen, fuguer sur l’aile étoilée de Brel, boire la voix cristalline de Bella Bellow, siroter le souffle de Miles, basculer dans l’ivresse des chœurs de keur Moussa, onduler dans la nitescence des mondes de Chagall et tourner, tel Rûmî, autour des œuvres-planètes…

Extrait 3

J’aime le boubou qui s’ouvre comme une fenêtre
Qui s’ouvre pour voir, non épier dans l’œil de Judas
Qui s’ouvre pour ouïr, non espionner tel un renégat
Copyright Paroles Tissées Éditions
Qui s’ouvre pour comprendre, non pour rafler la mise
Qui s’ouvre pour communier, non pour parer à l’équité

J’aime le boubou qui s’ouvre comme une fenêtre
Qui s’ouvre aux étoiles comme une ode argentine
Qui s’ouvre au nom de la raison et de l’amour vaillant
Qui s’ouvre au nom du rêve et de l’inépuisable beauté
Qui s’ouvre au nom de la vraie dignité et de la pure vérité

J’aime le boubou qui s’ouvre comme une fenêtre
Qui s’ouvre pour aider le funambule à défier le vide
Qui s’ouvre pour aider l’être engagé sur le fil de la vie
Qui s’ouvre pour aider l’être allant de fenêtre en fenêtre
Qui s’ouvre pour aider l’être nageant vers son grand être
Mariama Samba Baldé

dimanche 9 février 2014

Mandela : Pour réactiver nos utopies


Copyright M.S.B.
Des sphères de l’abaissement
De l’enfer des emprisonnements
Du foyer des infamies cendrées de peines

Un homme a sorti l’arc de la fraternité
Arc d’une nation de toutes les couleurs
Arc à la flèche d’or briseuse de tyrannies

Fort de ce qu’il a appris
Mandela a souri et pardonné
Fort de ce qu’il a compris
Mandela a tranché et semé

Guerrier de la réconciliation
Guerrier de la construction
Guerrier de libertés probes
Mandela a ouvert la voie
De la foi aux nobles utopies

Au fond de moi un sourire s’est creusé
Sourire vers Mandela qui s’en allait
Descendre dans la terre pour monter
Sourire vers les vallons de l’humanité
Sourire vers les sillons à ensemencer

Les têtes de l’hydre aux idées tordues
Ethnicisme, racisme, guerre de religion
Les têtes de l’hydre aux gueules tordues
Tyrannie, boulimie, les aridités du cœur
Vaincre l’hydre, donner vie aux utopies

Le cœur éclairé du sourire de Mandela
Cultivons le champ de nos espérances



Mariama Samba Baldé

jeudi 7 novembre 2013

Le racisme décomplexé: L’arme des fanatiques de la race


Quand je vois des parents d’Angers encadrer leurs enfants qui tendent des bananes à la Garde des Sceaux, Christiane Taubira, en proférant des injures racistes, je me dis qu’Albert Memmi avait raison : Le racisme est un « bain culturel ». Quand l’encadrement se fait raciste, au niveau des chefs de famille et des chefs politiques, et que la vie suit normalement son cours…, quand le racisme se fait môme, que ce môme se met à poil dans les rues, gesticule, fait rire, et que la vie suit normalement son cours…, c’est que la honte a déserté le corps et l’esprit de l’homme. La gangrène peut alors proliférer et, comme l’aurait dit Sony Labou Tansi, l’État peut devenir honteux.

Nous y revoilà ! Mais il faut savoir que chez ces gens-là, on ne change pas d’heure et on ne change pas de disque. Le vieux pendule rabâche son ding dong. Sa faux malade continue de taper, taper, taper sur les Noirs. Il faut bien que ceux-là restent à leur place, cette place du subalterne par essence. Il faut taper, taper, taper sur ces Noirs qui osent avoir de l’ambition, osent montrer leur talent, osent faire entendre leur voix. C’est très simple, il faut régénérer le rire qui va les précipiter dans la grotte remplie d’échos : Banane et cris de singe, forêts et pastèque, etc. Dans cette grotte, le Noir sera replongé dans le miroir qu’il croyait brisé, il verra l’image de son humanité déchue et il aura honte.

Du footballeur noir qui brille sur le terrain au politicien Noir qui se distingue en politique, il s’agit de la même race à humilier pour sauvegarder un privilège sacré : Le privilège de l’aisance et de l’assurance qui permet d’aller conquérir la lune. Filer la honte pour faire craquer son assurance, abîmer son aisance, briser son élan, plomber sa volonté, fragiliser son être. Cela ne demande pas de grands moyens, que de filer la honte dans le corps et l’esprit du Noir. Rien qu’en brandissant une peau de banane, le travail de maintien de l’ordre peut être fait. Le racisme décomplexé est une affaire de santé publique. Fini le politiquement correcte, tout Noir doit savoir ce qui l’attend, si d’aventure il embrasse certaines professions.

Le vieux pendule rabâche son ding dong. Sa faux malade continue de taper, taper, taper sur les Noirs. Sans bruit, la vie recompose sa musique.


Mariama Samba Baldé

mercredi 6 novembre 2013

En hommage à Ghislaine Dupont et Claude Verlon, les journalistes de R.F.I. assassinés


D.R.

Honduras, Egypte, Somalie
Ils tombent, assassinés
Russie, Irak, Congo
Ils tombent, assassinés
Mexique, Pakistan, Mali
Ils tombent, assassinés
Inde, Paraguay, Cambodge
Ils tombent, assassinés
Nigéria, Brésil, Bengladesh
Ils tombent, assassinés
Colombie, Indonésie, Soudan
Ils tombent, assassinés
Thaïlande, Tanzanie, Côte d’Ivoire
Ils tombent, assassinés
Lybie Philippines, Yemen
Ils tombent, assassinés
Pérou, Ouganda, Iran
Ils tombent, assassinés
Afghanistan, Panama, Tunisie
Ils tombent, assassinés
Sierra Leone, Azerbaïdjan,  Liban
Ils tombent, assassinés
Lettonie, Kenya, Sri Lanka
Ils tombent, assassinés
Madagascar, Kazakhstan, Israël
Ils tombent, assassinés
Bolivie, Bulgarie, Chine
Ils tombent, assassinés
Haïti, Turquie, États-Unis
Ils tombent, assassinés
Vénézuela, Guatemala, Népal
Ils tombent, assassinés
Gambie, Palestine, Cuba
Ils tombent, assassinés
Algérie, Serbie, Nicaragua
Ils tombent, assassinés




Pour  toute arme
Leur plume, leur voix, leur caméra
Ces journalistes que l’on assassine
Parce que de par le monde ils vont
Tenter d’apporter un peu de clarté
Au sein des ténèbres qui enchaînent
Des femmes, des enfants et l’Homme
Tenter d’éclairer des zones d’obscurité
Et avec humilité, brûler d’heure en heure
Fondre par amour du métier, joie d’éclaireur

Quand ils pensent avoir intimidé la lumière
Vaincu la bougie, d’autres lueurs s’élèvent
Dans le silence des vrais preux de la Liberté 

Forgerons de l’espoir au milieu des tourments

Tueurs des combattants de l’ignorance
Tueurs des combattants de la corruption
Tueurs des combattants de la décadence
Une fois retentie le feu fatal de votre nuit
Sentez-vous le silence dans le tissu lacéré
De notre humanité, silence de terre et cieux
Silence d’avant et silence d’après la vie, Vies
Pétries de ce Silence qui nous a engendrés
Pour exalter nos pensées et paroles de paix
Nos actes nobles et scintillants de fraternité

Assassins, rappelez-vous et revenez à vous

Sur les hautes terres de notre bon silence initial
Que reposent les victimes des semeurs de nuits

Sur les hautes terres de notre beau silence final
Que s’ouvrent les lourdes portes de la voie d’or
Et que l’amour infini accueille dans sa lumière
L’esprit des Justes que traquent les fanatiques

L’esprit des Justes à jamais gravé dans l’honneur

Mariama Samba Baldé

jeudi 15 novembre 2012

La voici, la dame qu'ils ont flinguée


Copyright M.S.B.
La voici avec son petit-fils. Prise cet été, cette photo est tellement représentative de tout l’amour dont cette femme était emplie. Elle s’appelait Aïssatou Boiro et était la directrice nationale du Trésor public de Guinée. Sa nomination à ce poste, elle le devait aux preuves qu’elle avait données de son sérieux. Lutter contre les malversations financières, stopper les attributions de marché basées sur le copinage et la corruption, avoir une comptabilité limpide, remettre le Trésor public sur les rails et faire de la Guinée un pays respectable, tel était son but. Vigilante et perspicace, elle a épinglé plusieurs personnes qui détournaient les fonds de l’État, n’hésitant pas à imiter des signatures. Les documents qu’elle passait à la loupe, les incohérences qu’elle repérait et dénonçait, ainsi que les mesures qu’elle prenait pour en finir avec les aberrations, la prévarication et l’injustice commençaient à en agacer plus d’un. Les propositions alléchantes, pour partager le butin, n’ayant pas marché, les intimidations de toutes sortes non plus, les vautours ont décidé de la supprimer.


La voici, la dame qu’ils ont flinguée. Une épouse aimante, qui était aussi l’amie de son mari. Une mère affectueuse, qui était aussi l’amie de ses enfants. Une tendre grand-mère, qui illuminait la vie de ses petits-enfants. Pour que ses quatre enfants fassent de bonnes études et puissent voler de leurs propres ailes, elle a bossé dur. Pour que la Guinée sorte de son marasme et puisse voler de ses propres ailes, elle bossait dur. Son travail était devenu une mission pour laquelle elle s’est sacrifiée. À ses collaborateurs elle disait de ne pas avoir peur, de ne pas céder aux menaces car le job devait être fait. C’est en rentrant chez elle, après avoir travaillé jusqu’à 20h, que des malfrats en tenue militaire ont stoppé sa voiture, lui ont tiré dessus, l’ont arrachée à ceux qui l’adoraient. Voilà le job qu’ils ont fait, le vendredi 9 septembre 2012.

La voici, la dame qu’ils ont flinguée. Dans le cœur du mari, des enfants et de tous ceux qui l’ont aimée, la douleur a creusé un abyme sans fin. Pourtant, il va bien falloir continuer à marcher car cela n’est pas possible de laisser la terreur des prévaricateurs avoir raison du courage des hommes droits. Cela n’est pas imaginable de se dire que, dans un pays où les cupides sont prêts à assassiner, autant laisser ces gens-là bouffer et les travers se perpétuer. Bien au-delà du cercle de la famille et des amis, le meurtre de Madame Boiro est une grande perte pour la Guinée et l’Afrique. Tout comme le viol des femmes dans le stade du 28 septembre, l’assassinat d’Aïssatou Boiro témoigne de la barbarie de Guinéens qui entendent jouir par force, qu’il s’agisse de sexe, de pouvoir ou d’argent.

La voici, la dame qu’ils ont flinguée. Une foule venue des quatre coins du monde a convergé vers son village natal, où elle a été enterrée. On ne compte pas le nombre d’enfants de Guinée qui exercent leur talent un peu partout dans le monde. Va-t-on motiver leur retour avec l’image d’un pays natal où une femme peut se voir ôter la vie, si elle ose troubler le festin des goinfres ? Ceux-là ont envoyé un message simple : Si vous mettez une personne vertueuse aux finances, on l’abat. Aïssatou Boiro symbolisait l’espoir d’une gestion saine des deniers publics. Par la grande porte, elle est entrée dans l’histoire guinéenne. Qu’à jamais elle soit une étoile qui guidera les enfants du continent. Merci Madame Boiro. Adieu. Bravo!


Mariama Samba Baldé